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Quatuor Machaut, DJazzNevers. Photo : Maxim Francois

Comment débuter ensemble, quelle gouvernance peut-on créer quand il s’agit de faire face au désir d’ailleurs ? Désir qu’il convient de confronter au reste du métier, à la joie des réseaux. Jazz Migration a pu accompagner quelques-unes de ces petites nations qu’on appelle collectifs. Revue de détail avec Raphaël Quenehen pour Les Vibrants Défricheurs et Maxime Bobo pour le Capsul Collectif.

Qu’est-ce que l’émergence, vue de l’œil de vos collectifs ?

Les Vibrants Défricheurs : Nous allons fêter les vingt ans des Vibrants en 2021 et j’ai l’impression que nous n’en avons pas fini d’émerger ! Tout dépend du point de vue. La métaphore aquatique de l’émergence est intéressante car il me semble que de notre point de vue, il s’agit moins de sortir la tête de l’eau que de maintenir à flot notre frêle et fier esquif. Notre structuration en collectif nous a rapidement permis de nous doter des moyens de créer et de penser notre développement avec sérénité. Nous avons envisagé ce développement en optant pour le cabotage plutôt que pour des transatlantiques : en construisant patiemment des réseaux concentriques autour de notre enracinement à Rouen et Sotteville- lès-Rouen.

Capsul Collectif : De mon côté, je ne comprends pas vraiment le terme émergence que je trouve assez infantilisant. On ne l’utilise ni dans les groupes ni au sein du collectif. J’ai l’impression que c’est un terme qui vient du monde de l’entreprise et du management. Or, que ce soit à l’échelle des groupes ou au sein du collectif, on fonctionne plutôt de façon artisanale et indépendante. Que ce soit d’un point de vue artistique, la démarche et la direction esthétique que prennent les groupes, ou en terme de diffusion.

Comment émerger à plusieurs, au sein d’un collectif ?

Les Vibrants : Le choix du collectif est pour nous d’abord une histoire d’amitiés qui datent du lycée, avec comme modèles les expériences passionnantes de l’AACM, à Chicago, de l’ARFI à Lyon ou de la Compagnie Lubat et du festival Uzeste Musical. Ce choix fut une évidence pour nous et il était autant artistique que politique. Il s’agissait de nous rassembler pour élaborer des outils et un langage communs aux musicien.ne.s et aux plasticien. ne.s du collectif. C’est, a posteriori, un magnifique espace de débat et d’émancipation qui permet à chacun de développer son propre dialecte au sein de cette aire linguistique. Il y a autant de potentiel.le.s porteur.euse.s de projets qu’il y a d’artistes et le contact quotidien avec les autres vibrants. Notre bureau administratif donne des clés pour structurer intelligemment sa pensée et ses désirs. Et il y a un effet boule de neige, chaque projet des Vibrants Défricheurs permet de faire connaître les autres et de leur ouvrir des portes pour tourner quand une relation de confiance se noue avec les diffuseurs. Nous constituer en collectif a été aussi une manière politique de nous positionner face aux réflexes des diffuseurs, des institutions et des journalistes souvent encore marqués par une sorte d’âge d’or que furent les années 90. Ces années ont vu l’explosion des moyens et des lieux de diffusion pour le jazz et les musiques improvisées. Aujourd’hui, et sans parler de la crise sanitaire qui ébranle tout, la situation économique a bien changé. On peut noter qu’une forme de starification calquée sur les modèles économiques libéraux de la pop et du marché de l’art est inopérante et illusoire. Peu sont élus au rang de tête d’affiche et tous se les arrachent par mimétisme et dans l’espoir de rajeunir le public ‒ éternelle arlésienne ‒ et de vendre des billets ou des journaux. Proposer des objets artistiques singuliers ‒ dans notre cas, des créations collectives ‒ est une prise de risque et une nécessité pour déjouer les attentes, mettre en avant la musique et confronter le ou la spectateur.rice à ses désirs et à son propre rôle.

Quelles règles inventer ensemble ?

Capsul : Chaque groupe évolue à son rythme en ce qui concerne les concerts, les tournées, les enregistrements etc. Ça n’est pas régi par le collectif, on fait juste en sorte d’être dans une forme d’équité dans l’accès aux dispositifs et demandes de financements portés par le collectif pour les résidences, les aides au disque, ou encore, par exemple, les concerts dans la région via des partenariats du collectif avec d’autres structures.

Les Vibrants : Des règles simples d’ordre coopératif. Nous avons mis en place progressivement un bureau administratif très impliqué dans la réflexion et qui est essentiel pour porter ces multiples projets et établir avec les artistes des stratégies efficaces de production et de diffusion. La redistribution ‒ un projet qui tourne bien alimente le pot commun ‒ est aussi une manière solidaire de soutenir et accompagner toutes les idées les plus folles ou la sortie des disques et objets manufacturés du label Vibrant.

Quelle évolution pourriez-vous noter ces dernières années  ?

Les Vibrants : La raréfaction des petits lieux de diffusion et l’apparition de nombreux artistes, ensembles et collectifs sur tout le territoire rendent le travail des chargé.e.s de diffusion très difficile et souvent déprimant. Beaucoup jettent l’éponge et il est de plus en plus difficile de travailler la diffusion sur le long terme, or, c’est précisément sur le long terme que les choses peuvent se mettre en place. Capsul : Je n’ai pas trop de recul par rapport aux années 2000 ou avant mais j’ai l’impression que c’est de plus en plus verrouillé, l’impression qu’il faudrait avoir fait telle ou telle école, postuler à tel ou tel tremplin, concours ou autres. C’est comme s’il fallait monter un nouveau groupe (ou plutôt projet, un autre terme navrant issu du management) tous les 6 mois ou tous les ans, s’il fallait avoir des moyens financiers et de l’habileté dans la communication. Le métier de musicien.ne devient de plus en plus un travail de communication et de marketing, c’est assez déprimant.

Un travail spécifique est-il fait auprès des salles et festivals ?

Les Vibrants : De nombreux dispositifs des collectivités territoriales et des sociétés civiles sont à disposition des artistes et des salles. Ils sont d’une aide précieuse et servent souvent de levier pour convaincre les diffuseurs face à des artistes non bankables. Je citerai les aides de l’ONDA (charte d’aide à la diffusion et le programme Trio(s)), celles des agences régionales comme l’Odia Normandie ou Spectacle vivant en Bretagne ou les aides de la SACEM, de l’ADAMI ou du CNV et, bien sûr ,le programme Jazz Migration dont nous avons la chance d’avoir bénéficié à trois reprises pour les groupes Papanosh, Petite Vengeance et You. C’est fastidieux de s’y pencher et de remplir pléthore de dossiers mais c’est très utile si l’on veut sortir de son écosystème naturel et de ses premiers contacts.

Est-ce que les réseaux parallèles ont une importance dans votre parcours ?

Capsul : Jouer dans des cafés- concerts et dans des lieux alternatifs fait partie de notre activité depuis toujours. C’est une autre ambiance, un autre type de public. Il y a généralement moins de contraintes techniques et horaires, et ça permet aussi souvent de faire des longs concerts en deux sets où on peut vraiment développer les morceaux, essayer de nouvelles choses, par exemple. Dans le cas d’Electric Vocuhila, on a vraiment besoin de jouer dans ces réseaux, ça fait vivre et évoluer notre musique.

Quelle ressource un collectif émergent peut-il trouver auprès de musicien.ne.s ou de formations aguerri.e.s comme certains de vos projets en témoignent ?

Les Vibrants : Comme le fait de côtoyer les autres artistes du collectif et de partager leurs expériences nous évite de tourner en rond et de buter sur nos propres névroses, inviter et rencontrer régulièrement des artistes extérieurs au collectif est salutaire et nécessaire. Ces artistes viennent d’ailleurs, d’autres histoires (collectives ou non) et nous apportent des énergies et des éclairages très enrichissants. Travailler avec des personnalités aussi singulières qu’André Minvielle, Linda Olàh, Roy Nathanson, Napoleon Maddox ou John Parish, pour ne citer qu’eux, est encore une manière de se confronter à d’autres langages. De construire des spectacles qui ne sont jamais monolithiques et sont pleins d’aspérités poétiques et politiques.

Guillaume Malvoisin

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