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Quatre tables rondes – Martinique, Guyane, Guadeloupe, et La Réunion/Mayotte – se sont succédé pour évoquer les différents écosystèmes jazzistiques et musicaux des Outre-Mer. Ce qu’on identifie comme les « Outre-Mer » ne forment en aucun cas un bloc, si ce n’est leur spécificité ultrapériphérique par rapport au continent. « Comme disait Lacan : si vous pensez avoir compris, vous avez sûrement tort », énonce Adrien Chiquet, le modérateur des tables. Si des situations semblables existent, les écosystèmes évoqués pendant le colloque recoupent des réalités bien différentes qu’il faut prendre en considération pour façonner l’action publique.

La pratique musicale est l’une, si ce n’est la, principale discipline artistique exercée par les habitant.e.s des Outre-Mer. Pourtant, c’est l’une des moins structurées au niveau des politiques publiques. Julie Abalain, responsable du développement et des productions à Tropiques Atrium, la scène nationale de la Martinique, dresse un long constat repris par l’ensemble des intervenant.e.s : « La pratique musicale est inscrite dans la vie quotidienne, avec des familles entières de musiciens et des transmissions générationnelles. Cependant, au regard de la proportion du nombre de musiciens présents sur le territoire, très peu deviennent intermittents ». Même son de cloche en Guyane, où Céline Delaval, conseillère spectacle vivant de la DAC Guyane, confirme ce décalage. Les conditions structurelles peuvent rendre difficile l’exercice professionnel des musicien.ne.s : le manque de lieux de diffusion et de production, notamment pour faire des résidences. En Guadeloupe, Laurence Maquiaba du festival Éritaj, Mémoires Vivantes, doit pallier par son évènement la quasi-absence de structures permettant une résidence de création de longue haleine. La Réunion est quant à elle l’île la plus compatible avec les institutions culturelles métropolitaines, mais Niv Rakotondrainibe, administratrice de production du Séchoir, reconnaît que les musicien.ne.s, une fois professionnel.le.s, manquent d’accompagnement pour vivre sur l’île.

Si la professionnalisation des musicien.ne.s reste l’un des principaux enjeux, la formation initiale plus ou moins institutionnalisée est présente dans les départements ultramarins. À La Réunion, la présence du seul conservatoire régional des Outre-Mer et d’une école de musique actuelle (EMA) à Saint-Leu facilite l’entrée dans la formation musicale. En Martinique, outre les nombreuses écoles de musiques associatives, l’option musique du Lycée Schoelcher est une porte d’entrée efficace pour les néo-musicien.ne.s ; les anciens jazzmen passés en son sein comme Xavier Belin ou Maher Beauroy y réinterviennent régulièrement. Eddy Compper, directeur du Centre culturel de Sonis, lieu qui gère la formation artistique et l’accueil de concerts en Guadeloupe, a signé il y a peu une convention avec les pouvoirs publics et la communauté d’agglomération locale Cap Excellence. Celle-ci enclenche un processus de labellisation plus officielle pour son centre, le rapprochant d’un conservatoire d’agglomération. Partenaire de l’Éducation nationale, le Centre culturel de Sonis accueille l’option Théâtre-Musique-Danse (TMD) qui permet de préparer un bac technologique spécialisé dans les disciplines artistiques.

Aux côtés des structures, des acteur.rice.s locaux.les prennent en charge la création d’évènements ou de lieux permettant de diffuser la scène locale jazzistique. Thomas Boutant, organisateur du festival martiniquais Big In Jazz (ex-Biguine Jazz), échafaude un espace de diffusion et de visibilité pour les jeunes artistes locaux. Nicolas Lossen, guitariste, producteur et organisateur de concerts martiniquais, évoque son Jazz à la Pointe, une saison de concerts financée par les pouvoirs publics et destinée essentiellement aux musicien.ne.s de l’île. Laurence Maquiaba raconte comment son festival Éritaj, Mémoires Vivantes permet aux musiciens de trouver un espace de création et de promotion de musiques qui peinent à sortir de la Guadeloupe. Autre outil utilisé sur l’île, le réseau du Collectif des Espaces de Diffusion Artistique et Culturelle (CEDAC), cocréé par Claude Kiavué, qui a permis de mettre en relation l’ensemble des salles du territoire guadeloupéen. Sur la petite vingtaine de salles du territoires, les spectacles et concerts des musicien.ne.s locaux.les peuvent maintenant être joués une dizaine voire une quinzaine de fois sur l’île – là où, auparavant, les artistes ne donnaient qu’une ou deux représentations. Pascal Saint-Pierre, responsable du café culturel le Bisik à Saint-Benoît, évoque le dispositif Tournée Générale (Tégé) du Pôle Régional des Musiques Actuelles (PRMA) qui permet de financer les cachets des musiciens se produisant dans les petits lieux réunionnais. Le festival Opus Pocus se rapproche le plus du festival de jazz selon Jean Cabaret, ancien directeur du Séchoir à La Réunion, bien que Les Francofolies de La Réunion ou La Nuit des Virtuoses accueillent aussi des artistes proches du jazz.

Difficile alors de faire un focus sur ce que l’on considère comme le « jazz » dans les institutions culturelles métropolitaines. Bien souvent, les traditions musicales présentes dans les Outre-Mer présentent des caractéristiques communes avec le jazz, rendant complexe un départage sommaire entre les genres. Nicolas Lossen rappelle les similitudes entre ce qu’on appelle le blues aux États-Unis et ce qui est nommé bèlè ou gwo ka en Martinique et en Guadeloupe ; la musique de la Nouvelle-Orléans s’appelle ici la biguine. « Nos musiques géographiquement américaines ont des histoires communes et des mécanismes d’interactions qui répondent aux mêmes logiques que celles à l’œuvre aux États-Unis. La différence de visibilité, c’est strictement une question de marketing ». Jean Cabaret évoque les liens qu’entretient le jazz avec le séga et le maloya, les musiques traditionnelles réunionnaises. Les frontières semblent poreuses entre les genres, comme au centre Sonis, où gwo ka et jazz sont étudiés dans le même cursus, nourrissant ainsi les syncrétismes et la richesse des cultures musicales ultramarines. Sur le continent américain, Céline Delaval ambitionne, avec le développement des lieux de création en Guyane, d’infuser des rencontres entre musiciens locaux et étrangers afin de créer de nouvelles esthétiques : « Nous avons une diversité et une richesse qui n’existent nulle part ailleurs. L’idée, c’est de l’offrir aux personnes et aux artistes, qu’ils soient estampillés jazz ou non ».

Les acteur.rice.s ultramarin.e.s relèvent l’importance de trouver des solutions afin de faciliter l’exportation et la diffusion des artistes et de leur musique hors de l’île. Institutionnellement, le PRMA de La Réunion semble le plus avancé avec son Fonds Régional d’Aide à la Mobilité (FRAM). Sur dossier, un artiste effectuant une tournée à l’étranger de trois dates ou plus peut se voir rembourser ses billets d’avion aller-retour : « Ce dispositif permet de financer 25 à 30 tournées par an » constate Éric Juret, directeur du Théâtre Luc Donat à La Réunion et directeur artistique de La Nuit des Virtuoses.

À la suite de ces tables rondes, quelques dispositifs portés par des institutions culturelles ont été présentés. Bénédicte Alliot, directrice de la Cité internationale des arts, propose deux programmes qui permettent d’accueillir les artistes en résidences : Ondes destiné aux artistes ultramarins et Trame pour les artistes francophones. Du côté du Centre national de la musique (CNM), Pierrette Betto, chargée de l’action territoriale au CNM, évoque la création d’un Fonds Outre-Mer destiné aux festivals, à la diffusion alternative (c’est-à-dire hors des circuits traditionnels) et à aider les artistes dans leur communication numérique. Enfin, Gaëlle Massicot Bitty, en charge du spectacle vivant et des musiques à l’Institut Français, a présenté les Fonds de mobilité destinés aux Outre-Mer afin que les professionnel.le.s bénéficient d’aides pour leurs déplacements. Le programme Archipel.eu, co-financé par la Commission Européenne et porté par l’Institut Français, a été présenté par sa cheffe de projet Madina Regnault. Le dispositif est destiné à la valorisation des cultures des régions ultrapériphériques européennes grâce à trois appels à projet sur le patrimoine culturel immatériel, la mobilité, et l’édition spéciale d’un catalogue chargé de répertorier et de valoriser les offres culturelles déjà existantes.

Lucas Le Texier

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