Lauréat Jazz Migration en 2021, le trio du saxophoniste Charley Rose, avec le pianiste Enzo Carniel et le batteur Ariel Tessier, défend un jazz virtuose et facétieux, fait de grooves profonds, de silences et de ruptures, et d’un humour dadaïste inattendu… Comme si Thelonious Monk croisait Prokofiev le temps d’une valse.
En juin dernier, le trio s’est envolé pour le Canada, pour une tournée de six dates, organisée par AJC, de Winnipeg à Toronto en passant par Montréal, Edmonton, Ottawa et Québec.


Nous avons demandé à Charley Rose de raconter cette tournée canadienne. Voici son carnet de route.

On a commencé par Winnipeg.
Arrivée avec le décalage horaire dans les pattes, un peu compliqué au début, mais on a quand même réussi à se lever le lendemain matin. De mon côté, je suis parti faire une grosse balade d’une heure et demie à pied. J’ai marché jusqu’au waterfront, puis je suis passé de l’autre côté de la rive, où j’ai découvert une magnifique cathédrale ouverte sur le ciel. Il y avait comme un trou de lumière, avec les nuages qui passaient à travers. Une sorte de vitrail naturel, mouvant, directement posé sur le ciel. C’était vraiment magnifique. Le genre d’image qui reste et qui donne tout de suite envie d’écrire un nouveau thème. Le concert de Winnipeg, c’était un peu le concert de chauffe. Line check assez court, son pas évident, mais une bonne ambiance. On était contents de rejouer ensemble, contents d’être là, et le public était avec nous. 

©Colin Corneau

Après ça, petit resto sympa, première bière craft sans alcool de la tournée, une Trans Canada Blueberry — petit jeu de mots avec l’ours — et franchement super bonne.
Le lendemain matin, nouvelle petite balade. Les garçons sont partis courir et ont vu la ville un peu de l’extérieur. Moi, j’ai continué à marcher, et je suis tombé sur un skatepark géant. Je n’avais jamais vu un truc pareil.

Puis direction Edmonton.

Edmonton a sûrement été l’un des plus beaux concerts de la tournée. On a joué au Yardbird Suite, un vrai club de jazz comme on les imagine : tables rondes, cocktails, salle pleine, ambiance chaleureuse,public à fond. Le temps, par contre, n’était pas vraiment de la partie. Il faisait froid, autour de 20 degrés, pendant que les Français se tapaient la vague de chaleur. Il pleuvait un peu aussi. Mais à l’intérieur, c’était autre chose.
Le concert a été énorme. Les gens hurlaient, applaudissaient, et on a fini avec une standing ovation. On a joué environ deux heures et quart, sans répéter un seul morceau. On a joué l’album Dada Pulp et des morceaux du prochain album, Au Ciné. L’ambiance du club avait quelque chose de très David Lynch. Ça nous rappelait presque Twin Peaks, le bar où les musiciens jouent à la fin de chaque épisode dans la saison 3. Très belle soirée, vraiment.

Et puis là, on a aussi senti que quelque chose avait vraiment circulé : on a presque écoulé tous les CD.J’en avais amené 35, et on en a vendu 24 rien que sur cette soirée. Pour un club, après un concert, c’est quand même assez fou. Ça fait plaisir, parce que ce n’est pas juste des applaudissements sur le moment : les gens repartent avec la musique, avec un bout de l’histoire sous le bras.

Le soir, on est aussi passé à la jam qui se déroulait dans notre hôtel. On y a rencontré plein de jeunes musiciens de la ville, qui jouaient super bien, avec une très belle énergie. On a jammé un peu, trois ou quatre morceaux, puis on est remontés se coucher. C’était simple, vivant, très jazz dans le bon sens du terme : tu arrives dans une ville, tu joues ton concert, puis tu rencontres la scène locale autour de quelques standards. On a aussi rencontré le directeur du festival, lui-même saxophoniste, qui nous a très bien reçus.

Ensuite, Calgary 

On a pris le bus depuis Edmonton, environ trois heures de route. Dans le bus, on a rencontré Zyco, un Québécois d’origine serbe, complètement fou — mytho peut-être, rigolo sûrement. Gros ADHD, il nous a tunnélisés pendant deux heures avec des anecdotes plus farfelues les unes que les autres, avec ce bel accent comme on l’aime. En tout cas, il est clairement resté dans la mémoire de la tournée. On en a parlé tout le long.

Calgary est censée être la ville du ciel bleu, mais elle nous a accueillis avec des nuages et une belle fraîcheur. La nuit, ça descendait à 7 degrés. Le concert avait lieu au Ironwood Stage and Grill, un endroit assez particulier : super piano à queue, super batterie, mais ambiance “stage and grill” à fond. Les gens mangent, ça sent les côtelettes grillées, et au milieu de tout ça, tu joues ta musique. Normalement, la programmation est plutôt rock ou pop, mais le patron, un vieux baroudeur de Nova Scotia, a adoré le concert. Il nous a raconté qu’il avait vu 300 concerts par an pendant plus de 40 ans de carrière.

On a aussi eu un petit moment de galère technique : nos adaptateurs faisaient des leurs, et Enzo ne pouvait pas se brancher correctement. Le directeur du festival est alors allé lui acheter un câble d’alimentation pour qu’il puisse se connecter directement sur le courant canadien. Franchement, c’était un geste très honorable de sa part, le genre de détail qui dit beaucoup sur l’accueil et sur l’attention portée aux artistes.

La soirée s’est très bien passée. L’Alliance française de Calgary était là, avec toute une petite équipe,partenaire du concert avec JazzYYC. Ils sont restés pour les deux sets, et l’ambiance était vraiment belle.

À la fin, le patron du lieu nous a fait monter dans son bureau à l’étage. On y accède par une petite échelle, et là, il y a ce qu’il appelle le “Wall of Fame”, où les musiciens viennent signer les murs. Il nous a expliqué que ça avait commencé très correctement au fond de la pièce, et que plus les années passaient, plus les signatures se rapprochaient de son bureau, plus ça devenait obscène. Et effectivement, les artistes s’étaient bien lâchés. C’était assez haut en couleur.

Bref, encore une très belle soirée.

Ensuite, départ pour Ottawa. Encore un avion, parce qu’entre Calgary et Ottawa, il y a quand même trois heures de vol. 

En arrivant, belle soirée en perspective : petite sortie, moules-frites dans un bar très sympa. Ottawa nous a fait une très belle impression. Ville verte, avec beaucoup d’eau, agréable, très douce à vivre.



Le lendemain matin, avant le concert, on a participé au Youth Summit. On a passé une heure avec des jeunes étudiants, les musiciens de demain, et c’était vraiment un très beau moment. Ils jouaient déjà super bien, avec une belle écoute, une belle mentalité, une vraie curiosité. C’est toujours précieux de sentir cette énergie-là : des jeunes qui arrivent, qui cherchent, qui ont envie, et avec qui on peut partager un peu de musique, de parcours, de questions, sans posture. Ça mettait déjà la journée dans un bon endroit.

Ensuite, préparation du concert et direction le National Arts Centre, dans la Fourth Stage. Très belle salle, super son, super staff, belles loges : on a été reçus comme des dieux. On jouait en première partie de Stéphane Wrembel, guitariste français installé dans le New Jersey, qu’on a découvert un peu plus tard dans la soirée. J’ai fini par boire quelques petites bières avec lui et son violoniste, très sympa.

De notre côté, on a fait aussi un très beau concert, devant environ 150 personnes. Belle énergie. Et j’ai eu le plaisir de revoir mon pote Ethan Cohn, contrebassiste avec qui j’avais étudié à Bâle, au Jazz3 Campus, et qui avait aussi fait le Focus Year un an après moi. On a aussi rencontré le directeur du festival, lui aussi saxophoniste, qui nous a très bien reçus. Encore une belle soirée.

« Charley Rose and his ensemble were one of the artistic highlights of this year’s Ottawa Jazz Festival. Their music was innovative, energetic, and deeply engaging, earning an enthusiastic response from our audience. Beyond the concert, their work with our Jazz Youth Summit students was exceptional—thoughtful, inspiring, and delivered with genuine generosity. They left a lasting impression on everyone involved. »
Petr Cancura, Executive & Artistic Director, Ottawa Jazz Festival

Le lendemain, direction Québec.

On a pris le train, en passant par Montréal — ce sera pour une prochaine fois, lol. Il y a eu quelques petits accidents de parcours, notamment deux heures de retard, mais on a bossé avec les gars pendant le trajet, donc tout n’était pas perdu. 

À l’arrivée, on a été accueillis par Claude, un gars génial, hyper sympa, qui nous a amenés à l’hôtel de l’Université Laval.

C’étaient des chambres d’étudiants, mais super confortables et très vert tout autour. La nuit la plus paisible de la tournée sûrement… Le lendemain, jour off, petit problème classique de tournée : Ariel oublie ses clés dans sa chambre, qui se ferme toute seule dès qu’on claque la porte. Gros bordel pendant un moment, mais Claude est arrivé à la rescousse et nous a réglé le problème.

Le jour du concert, rebelote : après avoir rendu les clés, Ariel se rend compte qu’il a laissé son portefeuille sur le lit. Les clés étaient déjà déposées dans la boîte aux lettres, tout était censé être fini.Petit moment de panique, mais encore une fois, tout s’est arrangé.

Le concert à Québec se passait dans le magnifique studio LARC, tenu par Serge Lacasse à l’Université Laval. Balance à midi. La salle était superbe, le son magnifique, le staff adorable, vraiment aux petits oignons. La directrice du festival a été d’une gentillesse incroyable et s’est très bien occupée de nous. Le concert a été très beau, avec de très bons retours. 

Après avoir vendu les derniers CD, on a filé directement vers l’aéroport pour prendre l’avion vers Toronto.

Le vol s’est bien passé. À Toronto, on était logés au Tartu College, au 18e étage, avec une vue imprenable sur la ville. Très sympa. Petit match de coupe du monde avec les copains, puis dodo.

Le lendemain, petit tour en ville, puis concert le soir sur la scène en plein air. C’était vraiment sympa : beaucoup de monde, super son malgré un line check très court, et grosse ambiance. Les gens étaient à fond. On a aussi eu la chance de rencontrer des personnes de l’Institut français et de l’Alliance française de Toronto, qui ont beaucoup aimé le concert.

© Pine . ah


“The Toronto Jazz Festival aims to present the best in local, national and international jazz and jazz-related music and to reflect, in its programming, the sound of jazz from at home and around the world. The Charley Rose Trio was therefore a perfect fit for our 2026 lineup. Their performance was of the highest artistic quality, and their unique lineup of sax, piano and drums provided our audiences with an outstanding opportunity to hear something new and different — a sound they might not otherwise experience in the Toronto market. And, based on audience reaction, it’s clear that the music resonated! It was a pleasure to have the Charley Rose Trio wrap up this tour in Toronto.”
— Josh Grossman, Toronto Jazz Festival


Après ça, petite soirée sympathique, resto pour conclure la tournée comme il se doit.

Le lendemain, dernière balade dans Toronto. Avec Enzo, on est montés en haut de la tour de Toronto. La vue était magnifique, sur toute la ville et sur le lac Ontario, qui s’étale à perte de vue. Même à cette hauteur, on ne voit pas l’autre rive, tellement le lac est immense. C’est assez fou à réaliser.

Et puis voyage de retour avec les potes. Tout s’est très bien passé.

En vue d’ensemble, ce qui m’a le plus marqué, c’est la chaleur humaine. Les gens sont hyper sympas, décontractés, accueillants. Les organisations des festivals sont très humaines, très agréables, avec une vraie attention aux artistes. On mange très bien aussi : on trouve facilement de la bonne bouffe végétarienne, végane, ou des cuisines venues d’un peu partout dans le monde. Les craft beers sont délicieuses.

Bon, il y a peut-être encore quelques progrès à faire sur le vin — mais venant d’un Franchouillard amoureux de son terroir et né dans le bordelais, je pense qu’on ne s’attendait pas vraiment à autre chose.